Conclusion

en quoi cette périodisation est-elle propre à l’Ardèche Méridionale, et que nous indique-t-elle sur le devenir possible de notre système agri-alimentaire ?

Finalement, la périodisation que nous avons construite ne vaut-elle pas pour n’importe quelle petite région rurale française ? Quelle est la spécificité de l’Ardèche Méridionale ? Certes, les grandes évolutions des politiques publiques (politiques agricoles mettant au premier plan successivement la modernisation agricole, puis la multifonctionnalité, puis l’environnement et plus récemment l’agroécologie, et des politiques alimentaires réaffirmant les enjeux de proximité et de santé) concernent tous les territoires, de même que les débats qui traversent la société plus largement, avec la montée en puissance de l’urgence climatique par exemple. C’est aussi le cas des évolutions technologiques (mécanisation, transports, conservation, outils de transformation, et plus récemment l’impact du numérique), qui transforment le système agri-alimentaire en profondeur.

Mais d’une part, une première distinction est à opérer entre les régions dont l’agriculture voire les exploitations elles-mêmes sont relativement diversifiées, qui de ce fait conservent une certaine réversibilité dans leur évolution par rapport aux régions dont les systèmes agri-alimentaires (en tout cas au niveau de la production, de la collecte et de la transformation) se sont fortement spécialisés voire « verrouillés » (Lamine, 2017) et de ce fait se caractérisent par une plus forte inertie (le système breton par exemple). On voit l’expression de cette réversibilité ou résilience – terme de plus en plus usité à ce sujet - par exemple dans la capacité qu’ont eu certaines exploitations qui s’étaient spécialisées en fruits (voire en pêches) durant les années 1980/1990, à re-diversifier à partir des années 2000 leurs productions, en s’appuyant sur la dynamique de relance de la viticulture mais aussi sur des initiatives et productions plus diverses (Darnhofer et al., 2016).

Il y a de fait un certain nombre de spécificités de notre territoire que notre travail collectif a permis d’identifier (dans ce petit groupe, et en amont, lors de l’atelier plénier du projet l’Assiette et le Territoire du 26/11/2019), à la fois grâce à une lecture « endogène » et grâce à la comparaison avec d’autres territoires, que nous énonçons ici au stade d’hypothèses sur les « forces et faiblesses » -  certaines pouvant relever des deux catégories - et qui sont à retravailler et compléter collectivement :

tableau conclu.jpg

Notre travail d’analyse peut aider à comprendre le paradoxe de l’Ardèche Méridionale (comme de l’Ardèche globalement), qui présente une identité et une image plutôt écologique et alternative, mais une réalité bien plus nuancée. En effet, ce paradoxe se lit dans la trajectoire que nous avons reconstituée, puisqu’elle souligne d’une part, le caractère très pionnier du territoire, non sans lien avec son attractivité pour les « néo-ruraux » et populations nouvelles, en termes d’initiatives de reterritorialisation de l’agriculture, circuits courts, qualification des produits, plus tard sur la restauration collective, et d’autre part, un positionnement plutôt en retrait aujourd’hui sur les enjeux d’accessibilité sociale et de santé – qui sont des problématiques de fait plus souvent et peut-être plus facilement traitées en milieu urbain.

Ce paradoxe peut aussi s’expliquer par la tension entre deux dynamiques portées par des réseaux d’acteurs relativement disjoints, qui sont chacune fortes et originales, mais demeurent un peu déconnectées. Certes, l’une comme l’autre permettent aux acteurs de voir notre territoire comme un territoire « où l’on produit et mange plutôt bien », mais la question qui différencie les deux dynamiques est celle de la définition du « on » et du « bien » ! La première dynamique est en effet davantage portée sur les enjeux économiques et de valorisation des produits (l’argument qualité), et qualifiée par certains auteurs de « top-down » (Hirczak et al., 2008), et la seconde, plus tournée vers les enjeux alimentaires et sociaux (l’argument inclusion) : il s’agit d’un « on » qui doit être inclusif et d’un « bien » qui ne se résume pas à la qualité des produits eux-mêmes (prise isolément) mais englobe aussi l’équilibre des régimes alimentaires quotidiens. Quant aux enjeux d’écologisation, on peut espérer qu’ils soient porteurs de convergence entre réseaux d’acteurs et que les dynamiques à venir les re-connectent avec les autres enjeux portés par ces réseaux (économiques, alimentaires, de santé, d’inclusion) et bien sûr avec les enjeux climatiques…

D’autres facteurs propres à l’expression singulière de la ruralité ardéchoise seraient à investiguer au travers de travaux de recherche sociologique plus approfondis, qui peuvent contribuer à éclairer aussi la situation actuelle :

-       la dimension assez fortement genrée de ces dynamiques – par exemple les réseaux associatifs centrés sur l’inclusion et/ou l’alimentation sont très féminins, les réseaux agricoles et politiques « classiques » plus masculins ;

-       un certain défaitisme / pessimisme dans une partie du milieu agricole et politique, qui s’explique en partie par les crises agricoles vécues par le territoire (crise fruitière, crise laitière plus récemment, sécheresses etc.) ;

-       un attachement patrimonial très fort, débouchant sur une frilosité à libérer du foncier pour l’agriculture, et renforcé par la pression foncière exercée par le tourisme et le phénomène de résidence secondaire ;

-       un phénomène de retour des jeunes à la trentaine après un passage par des expériences hors territoire, qui contribue au dynamisme local et à son mélange d’ancrage et d’ouverture (cf le projet AJIR sur la jeunesse).

Plusieurs « leviers » à effet liant ou « hybridant » peuvent néanmoins contribuer à rapprocher voire articuler ces deux dynamiques et réseaux d’acteurs :

-       Tout d’abord, le fait que les enjeux majeurs actuels de la santé et du changement climatique, sont potentiellement partagés par les deux dynamiques que nous avons identifiées, et les réseaux d’acteurs qui les portent ;

-       Ensuite, le fait que le territoire ne manque pas d’acteurs et d’arènes de débat qui servent de « passeur » et d’interface entre ces deux réseaux, et notre projet de recherche-action est espérons-le l’un d’entre eux ;

-       le fait que les collectivités territoriales semblent revenir au premier plan dans ces thématiques – or, dans les autres territoires étudiés qui ont réussi à amorcer une dynamique de transition assez « reconnectante » (entre enjeux agricoles, alimentaires, environnementaux et de santé) et englobante (au plan des acteurs et des publics inclus), ce sont des collectivités territoriales, souvent sous la pression des acteurs associatifs ou citoyens, et grâce au rôle d’un ou de plusieurs élus porteurs et donc d’une forte volonté politique locale, qui étaient en première ligne ;

-       Enfin, et en lien avec le point précédent, la « synchronicité » entre un renouvellement en cours des élus locaux et le lancement de diverses dynamiques (dont celles impulsées par le CTE, Contrat de Transition Ecologique) qui pourraient favoriser un rapprochement entre les enjeux agricoles, alimentaires, environnementaux et de santé et entre divers réseaux d’acteurs.

Des conditions semblent toutefois nécessaires à rassembler pour que ce rapprochement vertueux se dessine, entre enjeux comme entre réseaux :

-       Le partage plus large d’une vision systémique et processuelle sur ces questions (penser système est désormais devenu « bateau », mais penser processus et pas seulement impact reste plus difficile), qui suppose des formes de sensibilisation à une pensée socio-écologique encore à inventer, effort que nous avons amorcé dans notre premier atelier et essaierons de poursuivre ;

-       La mise en place d’arènes de débat ayant un réel impact sur la décision politique, et associant largement les forces vives du territoire. Nous proposons pour ceci de lancer une discussion sur la forme et la composition de ce que pourraient être un ou des « Conseils locaux de l’alimentation » sur notre territoire, à l’occasion de notre prochain atelier plénier.