De 1995 au début des années 2010 : Consolidation des démarches de valorisation, foisonnement des initiatives, et affirmation de l’enjeu de multi-fonctionnalité

Pour de nombreux acteurs agricoles locaux, le milieu des années 1990 incarne un tournant : c’est la confirmation de la crise fruitière (après le blocus routier historique de 1992) avec les conséquences de l’élargissement au sud de la CEE sur une filière qui s’est essentiellement orientée vers l’export et n’a pas pris le tournant de la qualité et de la proximité (et malgré le soutien apporté par les programmes publics mis en place à l’époque, notamment le PIM, Programme Intégré Méditerranéen). C’est aussi le début de structuration de plusieurs réseaux d’acteurs agricoles et ruraux qui auront une action déterminante dans les décennies à suivre : le groupement des agriculteurs biologiques Agribio Ardèche, les Civam qui s’attachent à une vision paysanne et d’ancrage local, ou encore la marque puis l’association Goûtez l’Ardèche, centrées sur la valorisation des produits locaux. On peut aussi citer, du côté non agricole, créée par des passionnés des terroirs et des variétés anciennes, l’association Savoirs de Terroirs, qui demeurera très active sur toute cette période sur le territoire.

Non sans lien avec le contexte de crise fruitière, la filière viticole se structure et amorce la « relance » de la viticulture ardéchoise : premier programme intégré de développement agricole (PIDA) en 1997, création de l'association 2000 Vins d'Ardèche, création des unions de coopératives, segmentation, montée en gamme (Boyer et Reyne, 2005). A son tour, la châtaigneraie entame sa relance elle aussi avec le programme de « reconquête » lancé en 2013 (cf infra) mais amorcé bien avant notamment par les programmes d’innovation génétique des années 1990 (Dupré, 2001 ; Démené et Audibert, 2017). Ces programmes s’inscrivent dans le mouvement de valorisation de la qualité des produits locaux, qui se poursuit et s’intensifie sur cette période avec de nouvelles appellations : AOC châtaigne et fin gras du Meyzenc en 2006, IGP Saucisson de l’Ardèche en 2015.

En parallèle, le tournant environnemental dans les politiques publiques se confirme, les OLAE sont mises en place à partir de 1993, les CTE (Contrats Territoriaux d’Exploitation) à partir de 1999, dans le cadre d’une nouvelle loi agricole qui met au premier plan le maintien d’une agriculture diversifiée et multifonctionnelle. Ceci a des effets contrastés et contradictoires sur le territoire, puisque l’Ardèche apparait comme département pilote pour les CTE mais qu’en parallèle, c’est souvent une version écologiquement faible qui en est proposée pour engager le maximum d’exploitations et « faire du chiffre », notamment dans le secteur viticole. Des dispositifs spécifiques d’appui aux agriculteurs sont mis en place sur le territoire, notamment avec l’aide de la Région, comme le plan pastoralisme en 2011. De manière générale, la période foisonne en travaux, études et programmes destinés à comprendre mais surtout à tenter d’enrayer le mouvement d’abandon de l’agriculture et de non-transmission des exploitations et/ou à valoriser les fonctions non-marchandes de l’agriculture (Dodelin et al., 2006 ; Bonin et Houdart, 2008 ; Sevaux, 2010 ; Bonnet et al., 2012 ; Cambien, 2009 ; Fontana et Vallorani, 2015 etc.).

Les initiatives émanant des réseaux agricoles et des associations locales se renforcent avec un soutien fort des politiques européennes (PDZR à partir de 1991, puis PDR, Programme de Développement Rural, et le programme Leader qui a démarré en 1991 en centre Ardèche puis a servi de socle au travail sur la création du PNR entre 1997 et 2001), des politiques régionales et de programmes de développement territorial structurants (Contrats Globaux de Développement, PSADER, CCDRA, Pôles d’Excellence Ruraux).

Zoom : le programme de reconquête de la châtaigneraie

Quant à la chambre d’agriculture, elle met en place en 1997 un système d’appui territorialisé original et très structuré (avec des antennes et chargés de mission territoriaux). Cela traduit un changement de représentation de l’activité agricole, qui n’est plus seulement vue comme une activité de production de matières premières, mais aussi comme une composante d’un développement territorial équilibré. Durant cette période (notamment au début des années 2000), le débat sur les OGM fait rage, et la chambre d’agriculture vote à l’unanimité un principe d’exclusion des OGM qui sera repris dans la charte du PNRMA.

La coopérative fruitière Vivacoop, acteur majeur de la période précédente, reconfigure son activité au travers de plusieurs projets comme l’ouverture de son « village des producteurs » en 2009, ou encore, une tentative de structuration d’une production de légumes bio.

Zoom : Une tentative de structuration d’une production de légumes bio (2008-2009)

Zoom : l’approvisionnement du restaurant de la Grotte « Chauvet » (2009-)

Dans cette période 1995-2015, les points de vente collectifs, les ateliers de transformation collectifs et autres initiatives montées par des groupes d’agriculteurs mais aussi des citoyens et associations (Civam, AB07, Savoirs de Terroirs, etc.) se multiplient sur le territoire, avec une orientation nette vers la population locale (Cambien, 2009 ; Lamine, 2012 ; Lamine et al., 2019). Certaines communes – comme Aubenas, Joyeuse, mais aussi de plus petites communes comme Berrias et Casteljau ou Lagorce – entament, certaines dès le début des années 2000, de manière pionnière, la transition écologique de leurs restauration collective et cuisines centrales, au travers de démarches innovantes et singulières de coordination avec les producteurs locaux (Cambien, 2009 ; Martin, 2012). Un groupe de travail multi-acteurs, animé par Amesud et le Mat, est d’ailleurs actif sur la période 2009-2014 sur ces sujets, rassemblant des acteurs associatifs, agricoles et des collectivités territoriales sur la question de la restauration collective. Ces réflexions contribueront aussi à la création de la SCIC D’Ardèche et De Saison en 2014. Les marchés de producteurs commencent à fleurir dans les villages, à l’initiative des municipalités et/ou des associations, habitants et agriculteurs locaux (Navarro, 2015), jouant un rôle croissant dans l’approvisionnement mais aussi l’animation des villages. Comme le développement de ces circuits de proximité suppose l’installation ou la transition de fermes aptes à les approvisionner, et face à la forte attractivité de l’Ardèche pour des porteurs de projets agricoles « alternatifs », les réseaux agricoles et paysans se mobilisent pour développer des formules d’accompagnement de ces profils spécifiques (Potier, 2013 ; Rengard, 2016), dans la continuité du travail amorcé dès les années 1990 par Asfodel autour de la notion d’entrepreneurs  ruraux.

C’est donc une période de foisonnement d’initiatives, qui conduisent à une réaffirmation de l’enjeu de bien nourrir la population locale (et de passage, puisque la montée en puissance de l’activité touristique est aussi ce qui caractérise cette période de manière plus large) mais aussi des enjeux d’inclusion (inclusion des divers profils d’agriculteurs et de porteurs de projets, inclusion de la question environnementale).

L’analyse systémique sur cette période, qui se caractérise par un système agri-alimentaire où foisonnent les initiatives autour de l’alimentation de qualité et de proximité, fortement appuyées par les politiques territoriales, voit ainsi s’affirmer deux dynamiques plus ou moins connectées, celles de la « valorisation de la qualité » d’un côté, celle de l’inclusion (de nouveaux agriculteurs et de l’enjeu environnemental et social), de l’autre. Les collectivités territoriales apparaissent alors comme des acteurs clés, eu égard au soutien structurant qu’elles apportent à ces deux dynamiques (figure ci-dessus).

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